Bordeaux, sa Garonne, la liste des disparus s’allonge. Depuis juillet 2011, Thianibié Hie, 20 ans, Valentin Bernabeu, 19 ans, Vincent Zecca, 19 ans, Maxime Le Bot, 24 ans, Julien Teyssier, 25 ans et plus récemment, un jeune marginal d’une trentaine d’années se sont retrouvés piégés dans le fleuve. Si le dénominateur commun de ces accidents semble être la consommation massive d’alcool, faut-il prendre en compte d’autres paramètres ? A l’instar de la fête du vin, les événements bordelais font aujourd’hui craindre le pire. Rencontre avec Christophe, nageur sauveteur de la Société Nationale de Sauvetage en Mer (SNSM). Une interview moins moralisatrice que dissuasive face à une Garonne qui fait désormais les choux gras de la presse.

Le canard de Quennie :
Bonjour Christophe, peux-tu définir ton rôle et tes missions dans les eaux de la Garonne ?

Christophe : depuis quelques mois, depuis les récentes noyades en fait, je fais partie de ces nageurs sauveteurs, plongeurs et agents de différents corps appelés à surveiller le bassin à flots et la Garonne. En règle générale, ce sont les pompiers, les CRS et les sauveteurs en mer qui sont en charge de ces missions. Nous sommes embarqués sur des véhicules nautiques (jet ski, zodiac, vedettes) et patrouillons le long des secteurs « chauds » aux heures de fête, voire plus. Notre rôle est à la fois de rassurer la population et d’intervenir en cas d’incident.

Le canard de Quennie :
Quels sont les dangers de la Garonne ?

Christophe : la Garonne est pleine de dangers. Courants, obstacles, tourbillons, bateaux, souches et débris flottants, arches le long des quais, fond boueux et vaseux et j’en oublie certainement. Les noyades les plus fréquentes sont dues à la puissance des courants qui propulse les corps contre les parois du fleuves et qui ne permet plus de s’en éloigner. S’en suit alors l’immersion, puis la noyade…

Photos La Garonne Bordeaux

Le canard de Quennie :
Quelles sont justement les étapes de la noyade ?

Christophe : elle se divise en quatre. La première étape, c’est l’aquastress, une crise d’angoisse très clairement. En paniquant, on se fatigue vite, très vite et le corps est parcouru de frissons. La deuxième étape, c’est la petite hypoxie. On commence à boire la tasse, on tousse, on tente de se débattre, on panique un peu plus encore, ce qui augmente la fatigue physique. C’est le début de l’hypothermie. On commence à laisser passer de l’eau dans l’estomac, on en inhale aussi. La troisième étape, c’est la grande hypoxie. On bascule dans un état de somnolence ou de coma. La respiration est très difficile. La quatrième et dernière étape, c’est l’anoxie, en d’autres termes, l’arrêt cardiaque et respiratoire. Pour information, ces quatre étapes peuvent être franchies en moins d’une minute…

Le canard de Quennie :
Y a-t-il de bons réflexes à adopter en cas de chute ?

Christophe : globalement, dans la Garonne comme dans l’océan, il ne faut surtout pas paniquer pour augmenter ses chances de survie. Et c’est très difficile mais il est possible de garder son calme. Ensuite, il faut limiter ses mouvements, ne pas lutter contre les éléments mais ça, c’est un peu plus difficile même pour un nageur confirmé. L’idéal est de rester en surface et d’appeler à l’aide sans s’essouffler. Dans la Garonne, l’endroit de la chute a également son importance. Par exemple, le long des quais entre Bacalan et le pont de Pierre, il est préférable de rester au milieu du fleuve afin de ne pas être aspiré près des parois ou pire, sous les arches et galeries souterraines. Autour du pont de Pierre, il faut faire attention aux tourbillons qui sont d’une puissance incroyable. Après le pont de Pierre, c’est à la vase et à la boue qu’il faut faire attention mais ces endroits ont l’avantage d’être plus accessibles pour remonter sur la rive. Dans tous les cas, peu importe l’endroit, il faut se laisser porter et accompagner le courant pour avoir une chance de s’en sortir.

Photo La Garonne Bordeaux

Le canard de Quennie :
Certaines autorités considèrent que la thèse du pousseur minimise les dangers de l’alcoolisation massive. Quelle est ton opinion à ce sujet ?

Christophe : je ne crois pas à un pousseur, seulement à une augmentation de la fréquentation et à un réaménagement de la ville. Il y a quelques années, ces quais étaient comme les hangars derrière la gare, vous iriez vous y promener vous ? Pour ce qui est de l’alcoolisation massive… je ne suis pas un exemple mais c’est vrai qu’elle décuple les risques. Les barrières sont tentantes et c’est marrant de pisser dans la Garonne non ? Mais il faudrait mieux éviter…

Le canard de Quennie :
Une patrouille fluviale a été mise en place pour les événements de la ville. Un dispositif de sécurité est-il envisagé pour le reste de l’année ?

Christophe : c’est en discussion. Manuel Valls et la Mairie ont notamment annoncé un renforcement du dispositif des caméras de surveillance. La prochaine étape sera sûrement la mise en place, en permanence, des patrouilles fluviales… Je pense cependant que le plus efficace, c’est de bien prendre en charge ses potes s’ils sont allés un peu loin dans la fête.

 

Photos :  Paul Rivière